Lundi 10 janvier 1994
La vie est si injuste, j'ai beau penser au bonheur, je n'y crois plus. Mais y ai-je seulement déjà cru ? Oui, c'est possible avec l'insouciance de la jeunesse. Mais j'ai eu une si désagréable vérité : il faut payer si cher pour quelques instants de joie : la honte d'être infirme, d'être dépendante des autres, un coeur brisé, un dégoût de la vie.
Je ne veux pas pour autant refouler les pensées qui sont depuis si longtemps ancrées en moi. Je veux juste faire abstraction de tous ces sentiments qui nous coûtent si cher.
Pourquoi se déchirer mutellement alors que dans notre subconscient, notre <<moi>> philosophique aime encore l'autre ? Pourquoi ne pas se défouler physiquement, alors que d'autres de peuvent plus ? C'est pourtant si beau de dévaler les escaliers quatre à quatre sans tomber. Tant de questions qui ne trouveront jamais de réponses...
La vie est-elle si complexe, ou l'être humain si désemparé en lui-même qu'il en perd la faculté d'aimer les autres sans le faire souffrir ?
J'ai fais une promesse. Pour qui, mais surtout pourquoi ? Peut-être que même si je n'en fais pas cas, mon subconscient s'inquiète encore de la peine que les autres peuvent ressentir.
Alors, j'ai promis de ne pas mourir. Mais qu'est ce qui me raccroche concrètement à la vie ? Pas l'espoir de connaître à nouveau le bonheur un jour. Ne plus aimer, ne plus bouger quand on veut. Quoi de plus dur pour une personne imprègnée dans la vie ? Alors, il faut tenir, même si c'est en vain, pour ne plus jamais rien faire, ne plus ressentir...
J'ai envie d'être méchante, alors qu'au fond de moi demeure un sentiment si fort de bonté. Encore un aspect si complexe de la race humaine. Mais faut-il se poser autant de questions ?Oui, mais seulement au fond de moi.
Le monde est-il si injuste, ou est-ce seulement la vie qui pourrit tous ces instants de bonheur qui n'existent en fait jamais réellementpour quiconque ?
Faut-il espérer un geste du destin dans la vie future ? Pas pour moi.
Comment continuer à croire les mensonges qu'on s'est inventés sur une vie heureuse, partout, avec tout le monde, quand on a entrevu un semblant de vérité ?
Maintenant, pour tous, il faut continuer. Avoir envie de vivre pour les autres, pas pour soi. C'est tabou de vouloir mourir, et surtout ça détruirait la vie des autres. Voilà pourquoi j'ai fais la promesse de ne pas essayer, ni même de vouloir mourir...
Mardi 11 janvier 1994
Comment mais surtout pourquoi, continuer à sourire ? Peut-être pour ne pas paraître trop désagréable aux autres. Peut-être aussi pour honorer une des clauses de ma promesse.C'est pourtant machinal.
On resssent un vide, pas de quelq'un ni de quelque chose. Du désespoir aussi...
Le désespoir, c'est juste d'attendre que notre présence physique ne soit plus indispensable, vitale aux autres.
Je repense à l'époque où, physiquement, mon corps était indépendant. L'époque où je possédais la joie, connaissais le bonheur. L'époque où j'arrivais à avoir envie d'aller vers les autres.
Mais plus maintrenant. Là, je veux être seule. Je peux avoir des conversations sur l'absurde, maintenant! Je ne trouve plus cela étrange. Je pense que ça ressemble tout naturellement aux gens.
Un être humain peut être détruit si vite. Il est vite gai. Il est vite triste. La tristesse ne reste pas indéfiniment, elle fait place à l'amertume, l'indifférence. L'être huamain devient insaisissable, un peu comme moi.
Pourquoi montrer ses sentiments ? On ne peut pas dire qu'ils ne sont pas gais, puisqu'ils n'existent pas vraiment. Ils sont durs, graves, inexprimables car inexprimés...
Extrait de livre Je suis sortie de mon corps, Krystel Cahanin-Caillaud.